Le Maître du Monde

Je dédie cette bêtise à mon ami
Adhémar
pour que, de là-haut,
il puisse encore rigoler
un bon coup de nos couillonnades !

« Les cons ça ose tout, c’est même à çà qu’on les reconnait »

(Michel Audiard -« Les tontons flingueurs »-1963)

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             Fulgence Cudognoli est né en 1990 à Casamaccioli, dans la haute vallée du Golo, en Haute-Corse. Le recensement de cette année-là indiquait une population de seulement 91 habitants sur tout le territoire de la commune. Autrement dit, un quasi-désert ; de plus, sa situation à l’ubac des hauteurs environnantes n’en faisait pas une villégiature recherchée, on se pelait de froid dès Octobre et ça durait jusqu’en Avril. Le faible nombre d’habitants donnait comme résultat qu’ils étaient tous cousins plus ou moins éloignés ; Fulgence n’échappa pas à ces malédictions liées à la consanguinité. Il était… comment dirais-je… très « Forrest Gump » si vous voyez ce que je veux vous faire comprendre, et même avec un cran nettement au-dessous du héros du film. De facto, son quotient intellectuel avoisinait celui des débiles plus que légers. Sa scolarité fit le désespoir de ses parents, d’abord à l ‘école primaire du village, puis au collège Giovanangeli Empapaouta du chef-lieu de canton voisin. Avec ses nombreux redoublements, il se trouvait encore en triplement de 6ème l’année de ses 16 ans. Sa famille n’insista pas, elle le retira alors du milieu scolaire pour l’envoyer garder les moutons. Mais le métier était en train de disparaître et on lui faisait de moins en moins confiance, car on l’avait repéré plusieurs fois en train de se livrer à des actes indélicats sur diverses brebis (pour parler avec euphémisme), sinon franchement zoophiles (pour parler à ceux qui ont la compremette paresseuse).

             Si autrui avait bien conscience que Fulgence était « différent », il n’en était pas de même pour l’intéressé. Il lui arrivait souvent, et notamment au moment du lever, de se dire qu’il avait presque conscience de n’être pas tout à fait « normal », il appréhendait alors la réalité comme vous et moi. Mais cela ne durait que très peu de temps, moins d’une minute en général. Très vite, il repartait alors dans des vaticinations cérébrales où, cette fois, la réalité était totalement absente. C’est ainsi qu’il se mit en tête de pouvoir, de par sa seule volonté, commander à l’humanité tout entière.

             Oh, ce concept n’est pas venu tout seul ! Il mit longtemps à le faire mûrir et à le finaliser. Il faut dire que cela lui demandait une grande concentration et une canalisation d’énergie qui l’épuisaient physiquement, souvent pendant plusieurs jours, voire plusieurs mois… C’est d’ailleurs à cause de ces regrettables conséquences sanitaires qu’il commit en fait peu de démonstrations de son pouvoir.

             La première fois ce fut pour ses treize ans , lorsqu’il avait doublé le CM2 de Mademoiselle Assunta Poilaufrifri, il déclencha le processus de blépharoplégie pour tous les terriens. Quoi, qu’es-aco, allez-vous me dire ? J’explique, braves gens : Il s’agit de l’absence de nictations (= clignements des yeux), une sorte d’apraxie bien spécifique d’une partie de la face. Il réussit ce tour de force pour que, sur toute la surface de notre planète, personne _ je dis bien personne _ ne clignât des yeux pendant 11 secondes et 2 dixièmes. Il s’évanouit derechef après cet exploit et garda le lit une semaine. Bien sûr, il n’eut aucun écho d’une quelconque homologation de son exploit, mais il savait qu’il avait réussi et cette seule certitude le comblait d’aise.

             Parce qu’il avait pu récupérer des forces suffisamment vite, il s’attacha à concrétiser un second challenge à l’été 2007 pendant qu’il gardait les moutons à l’estive. Il avait auprès de lui sa brebis préférée qu’il avait surnommée Shakira (NDLR : On a les fantasmes qu’on peut!) et pendant quasiment un mois il se prépara à donner un ordre démoniaque aux hommes : Celui de ne pas flatuler pendant cinq minutes ! Ce fut prodigieux ! Personne ne péta sur notre bonne vieille Terre pendant 300 secondes, du moins en était-il persuadé ! Il tomba aussitôt dans une léthargie profonde de plusieurs heures et, grâce à sa « chérie » qui lui lâcha un « pétoulié » sérieux sur la tronche, il put enfin émerger de son égarement total. Même au milieu des crottes, il arborait un sourire béat de satisfaction. Il était bien évidemment ravi de sa puissance, mais déplorait que sa santé ait si cher à payer pour ce résultat.

             Shakira avait réussi à le ranimer et il en garda une reconnaissance émue pour elle en particulier, et un amour pour tous les animaux en général. De là, lui vint alors l’idée d’étendre son commandement à toutes les espèces vivantes de nos sols et de nos océans. Mais il fallait se remettre en condition, et pour être au summun de sa libération de chakras, il pensa fort justement qu’il faudrait bien qu’il s’écoulât au moins une année avant de recommencer.

             Ce ne fut finalement qu’à l’automne 2011 qu’il put lancer sa grande imprécation. Il avait rechargé ses « batteries » au top-niveau et se sentait de nouveau d’attaque pour intimer l’ordre à toute la diversité biologique d’ici-bas de ne pas lâcher le moindre vent pendant un temps qu’il avait raccourci volontairement, étant donné les ennuis physiques qu’il contractait post-ordem, à trois minutes. Et ça fonctionna du feu de Dieu ! Selon lui, aucun organisme vivant ne relâcha dans l’atmosphère la pestilence d’une caisse de bon aloi. Mais, rendez-vous compte, mettre en place un tel vœu fut éreintant au dernier degré et, littéralement vidé de toute énergie, il dut s’aliter pour une durée de six semaines. Son pronostic vital était d’ailleurs engagé avait assuré le docteur de famille, le brave Toussaint Tuttufancciulo, un vieil original qui ne se déplaçait que dans une Méhari hors d’âge vers tous les trous du cul du monde (…et il n’en manquait pas!) de ces contreforts du Monte Cinto. Comme l’alerte avait été chaude, Fulgence se promit de ne plus rien tenter pour régenter le monde avant quelques années.

             A la fin de sa convalescence, son père s’enquit de lui trouver un métier pour que, ainsi rémunéré, il puisse voler de ses propres ailes et ne plus emmerder le monde de l’humble logis familial. Grâce à « l’appui » (là encore, euphémisme de bon ton pour qualifier un piston phénoménal) du suppléant d’un ex-député qui était cousin au troisième degré du parrain de la plus jeune sœur de la mère de Fulgence, qui se prénommait Marinachetti, on tenta de lui dégoter une occupation. N’ayant rien à espérer comme emploi dans ces trous perdus, c’est finalement à Corte qu’on le bombarda du titre ronflant de Sous-archiviste Auxiliaire de Troisième Classe. En fait, il s’occupait, au sous-sol des locaux universitaires, de la photocopieuse. Attention ! Ne vous extasiez pas sur cette activité ! Trop peu « armé » intellectuellement pour en assurer la maintenance ou un entretien basique, il lui était seulement demandé de faire des tirages pour les étudiants et les professeurs.

             Son salaire était bien modeste, mais il avait su s’en accommoder et vivait petitement. Il avait réussi à dénicher une location, pas très loin de la faculté, une ancienne remise que l’avide propriétaire avait aménagé avec l’électricité, un point d’eau et un poêle à bois. En hiver, la « chambre », trop haute de plafond, rendait le plancher quasiment inchauffable, et le pauvre Fulgence n’avait pas moins de trois couvertures sur son lit pour bénéficier d’un sommeil tout juste douillet. Qu’importe ! Il avait été élevé à la dure et cela ne l’affectait guère…

             Par contre, ce qui le tourmentait davantage, c’était le regard porté sur lui par les étudiants. Il sentait bien que toutes ces têtes bien pleines le méprisaient au plus haut degré, et il en eut un extrême ressentiment qui ne fit que grandir au fil des mois. Ces mêmes étudiants, sans penser vraiment à mal, lui faisaient de petites niches en trafiquant sa photocopieuse : ils lui bloquaient son compteur, ils mettaient du toner rouge là où il aurait fallu du noir, ils se torchaient avec une feuille A4 qu’ils repositionnaient ensuite avec précaution dans les ramettes, etc… Surtout, ils n’oubliaient jamais de l’apostropher avec un vocabulaire qui meurtrissait Fulgence : « Alienatu, scemu, lombatu, tontu, mattu, etc… »… Et même, une fois sur deux, en français avec des périphrases comportant souvent des noms de volatiles colorés. Il se dit un soir que ça ne pouvait plus durer, et qu’il allait mettre en branle son Grand Oeuvre pour mettre fin à ces vexations, et commença à réfléchir pour y parvenir…

             Et d’abord, il fallait cibler ceux qui allaient encourir sa vindicte. C’était facile, et il n’eut pas à cogiter longtemps : Tous ces malfaisants qui lui pourrissaient la vie et des millions d’autres de par le monde qui faisaient pareil pour empoisonner l’existence des citoyens gentils, à savoir les cons ! Haro sur tous ces stupides crétins dont on croise les spécimens les plus variés plusieurs fois par jour ! « Les cons, les cons, les cons ! » répétait-il en se martelant cet objectif dans sa tête. Oui, mais qu’en faire ?

             Les rayer du monde des vivants aurait sans doute demandé une poigne dynamique qu’il était incapable de fournir, il y aurait laissé sa santé définitivement, voire même sa vie. Peu à peu lui vint l’idée de rendre les cons différents des autres humains, pas dans l’intellect bien sûr, ils étaient cons et c’était déjà bien suffisant, il était donc inutile de les rendre plus cons qu’ils ne l’étaient déjà. Non, non, c’est dans l’apparence qu’il fallait agir. Il pensa un moment leur donner une pigmentation de peau bleue, ou verte, ou caca d’oie… Mais il abandonna bien vite cette option, les cons auraient su sans difficulté se maquiller l’épiderme pour abuser leur entourage. Lui vint alors l’idée de les rendre petits, tout petits, plus nains que les nains les plus rase-bitume. On aurait pu presque les écraser comme des crottes de chien sans y prendre garde. Et c’est là que le bât blessait : Fulgence voulait, bien au contraire, que les cons signalent leur présence de façon tellement évidente qu’on ne pourrait que se dire, lorsqu’on en croiserait un : « Tiens, voilà un grand con ! »

             Donc, par déduction, il fallait les rendre géants, énormes, cyclopéens… Bref, qu’on ne puisse surtout pas les rater dans tous les lieux publics. Il arrêta alors sa décision dans la soirée du 20 Octobre 2017 et, gonflant les veines de ses tempes à les faire quasiment éclater, il lança son terrible anathème : « Que tous les cons de ce monde prennent désormais des mensurations gigantesques ! » Il eut à peine terminé sa phrase qu’il s’écroula sur son lit, sur le dos, les bras en croix et vidé de toute vigueur. C’est une véritable chiffe qui plongea alors dans un très mauvais sommeil, une sorte de narcose sans nerf, sans ressort… Il était comme un pantin privé de substance qui frôlait le coma à chaque seconde… Et cela perdura toute une longue nuit…

             …Avant même de rouvrir les yeux, Fulgence pressentit qu’on devait être au petit matin car une fraîcheur toute caractéristique semblait le lui indiquer sur ses membres refroidis. Il eut alors sa petite minute quotidienne de lucidité et pensa : « Là, j’ai voulu faire trop fort ! Il est impossible que ma mission soit accomplie, malgré que je sois fourbu comme je ne l’avais jamais été auparavant. Allons, mon vieux, lève-toi et poursuis ton chemin de croix auprès de ces maudits étudiants. »

              Il souleva la tête de son oreiller, et blam !… son front heurta le plafond.

Gérard – 2017

 

  1. M-F. dit :

    Oui, ça m’a bien plu ! Bravo pour … la chute (qui n’en est pas une en fait !), je fais suivre à « qui de droit », c-à-d à ceux qui comprennent le second degré (y’en a pas des masses) et qui auront le temps de lire votre prose.

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